
- Ainsi, tu as revu Angelo, maman ?
- Euh... oui.
-Et ton ex-beau-fils, je suppose, n'a rien perdu de sa morgue !
J'imagine la tête qu'il a dû faire quand il s'est rendu compte que
tu fréquentais de nouveau son père ! Pensez donc : une petite
coiffeuse qui se permet de côtoyer la puissante famille Rossetti
!

Daisy ne répondit rien et se contenta de regarder pensivement
ses petites mains aux ongles bien soignés. C'était sa façon à elle
d'éviter la discussion. Kelda, que cette attitude avait le don
d'exaspérer, haussa les épaules.

- Je vais dans la cuisine préparer du thé, marmonna-t-elle avant
de s'éloigner.

Parvenue dans cette pièce qu'elle avait aménagée avec amour et
dont elle aimait les murs de céramique bleue et les éléments de pin
blond, la jeune femme tenta de retrouver son calme. A quoi bon
s'emporter contre sa mère ? L'ennemi, ce n'était pas elle, mais
l'insupportable clan Rossetti qui semblait vouloir, de nouveau,
menacer la quiétude de la famille Wyatt.

Onze ans plus tôt, les ravages avaient été immédiats. A peine
mariée à Tomaso Rossetti, Daisy avait été persécutée, humiliée,
calomniée par Angelo, son beau-fils, qui voyait en elle une
intrigante, une arriviste, n'ayant épousé son père que pour
profiter de la fortune et du statut social des Rosseti.
La patience angélique manifesrée par Daisy à l'égard de ce
beau-fils indélicat n'avait en rien diminué les préventions du
jeune homme ; et Kelda, profondément affectée par l'atmosphère
conflictuelle qui régnait dans leur nouveau foyer, avait senti
grandir le malaise qu'elle éprouvait depuis le brusque remariage de
sa mère. Comment Daisy, qu'elle vénérait, pouvait-elle supporter
d'être traitée avec un tel mépris ? Cherchait-elle à tout prix à
sauver son mariage ?
Car l'union idyllique qu'elle croyait avoir contractée avec un
prince charmant, il ne restait que les apparences. Car Tomaso, en
dépit de ses airs énamourés, était un mari infidèle...
Kelda en avait eu la confirmation par une camarade de classe,
Helena. Celle-ci, qui lisait souvent ces magazines "people", lui
avait dit un jour en riant :
- Tu as entendu parler de Tomaso Rossetti, le fameux banquier ?
Eh bien, ma chére, c'est un incorrigible don Juan ! Figure-toi qu'à
peine marié, il fréquente de nouveau cette blonde qui a été sa
maîtresse durant des années !
Boulversée, mais n'osant avouer qu'il s'agissait de son beau-
père, Kelda avait tenté de miniminser l'information.
- Comment peux-tu croire à tous ces ragots, Helena ? Tu sais
bien que les journalistes racontent n'importe quoi pour exiter la
curiosité des lecteurs !
-Oh, il ne s'agit pas de ragots ! L'autre jour, alors qu'il
déjeunait dans une auberge, mon père a vu ce Rossetti en campagnie
de sa conquête. Il paraît même que tous deux se tenaient trés
mal... Sincèrement, je plains la nouvelle épouse de l'irrésistible
Tomaso !
Accablée par ce témoignage, Kelda avait avoué :
- La nouvelle madame Rossetti n'est autre que ma mère.
Rouge de confusion, Helena s'était excuser. Des excuses bien
inutiles, car l'histoire colportée par son amie n'avait fait que
conforter l'adolescente dans l'opinion qu'elle s'était forgée, au
fil des mois, sur sa belle famille. Rossetti père, en fin de
compte, ne valait pas mieux que Rossetti fils. Tous deux
appartenaient au même sac pour qui l'argent tient lieu de morale,
et dont la seule règle de vie consiste à jouir sans retenue des
biens de ce monde.
Daisy, la modeste coiffeuse, était hélas trop amoureuse du
prestigieux Tomaso pour s'en apercevoir. Néanmoins, au bout de
quelques années de mariage, elle avait dû demander le divorce. "
Incompréhension mutuelle ", avait-elle dit à sa fille en guise
d'explication.
Soupçonnait-elle les infidélités de son mari ? A l'époque, Kelda
n'avait pas cherché à le savoir, l'essentiel à ses yeux étant que
sa mère mette fin à une union malheureuse.

Mais à présent que Tomaso rôdait de nouveau autour de Daisy,
elle se posait sérieusement la question : devait-elle, pour
éloigner le danger, révéler à sa mère la conduite de son ex-mari
?
Kelda poussa un profond soupir. Après les épreuves qu'elle-même
venait de traverser, et qui avaient brisé sa carrière de top-model,
elle se serait bien passée d'assumer les problèmes de sa mère ! Et
pourtant, elle se sentait obligée d'y prendre part.
" Si seulement papa avait vécu ! " songea une nouvelle fois la
jeune femme avec tristesse.
Kelda nourrissait un véritable culte pour son père, malgrés le
peu de souvenirs qu'elle avait de lui. John Wyatt, pensait-elle,
était un grand gaillard jovial, aussi capable de s'amuser qu'à se
mettre en colère. Cependant, sur les quelques photos jaunies
qu'elle possédait de lui, elle ne retrouvait pas, à sa plus grande
déception, le sourire éclatant qui hantait si souvent son
esprit...
Qui avait été réellement John Wyatt ? Daisy seule aurait pu
répondre à cette question. Malheureusement, elle ne pouvait
regarder les photos de son premier mari sans éclater en sanglots,
et Kelda, trés tôt, avait renoncé à interroger sa mére sur son
défunt mari. Il ne lui restait donc de son père que quelques
souvenirs imprécis et probablement déformés par l'imagination trop
vive d'une adolescente solitaire, ainsi que plusieurs lettres au
style chaleureux, lues et relues avec émotion toujours
renouvelée.
Kelda, en fait, avait trés peu connu son pére, car elle était à
peine âgée de cinq ans quand il avait commencé à se déplacer pour
son travail, ne revenant au foyer que de moins en moins pour de
cours instants.
A
SUIVRE